Quand la Russie utilise l'Histoire pour sa propagande

Publié le 24 Décembre 2015

Quand la Russie utilise l'Histoire pour sa propagande

La seconde guerre mondiale a été complexe en Ukraine, car ce pays était sous la coupe du régime stalinien. L'URSS imposait un pouvoir liberticide sur ce pays, et des camps ont été mis en place par Staline pour éteindre les libertés et imposer une dictature.

Dès lors, quand le libérateur Nazi est entré, le pays a eu tendance à tomber dans des bras pas plus glorieux.

Aujourd'hui la Russie se sert donc de la lutte contre le Nazisme pour justifier de sa main mise sur l'Ukraine et sur ses pratiques liberticides.

Il ne faut pas tomber dans ce piège grossier : la Russie a les mêmes arguments que l'Allemagne Nazie à l'époque et ces arguments sont la construction d'un grand pays pour fonder une logique expansionniste. La Démocratie n'est pas le but de la Russie, seul l'attrait et le goût du pouvoir de son dirigeant doit être exacerbé.

Il est malheureux que la lutte contre le Nazisme soit dévoyée à ce point pour justifier la main mise sur un pays engagé dans une voie Démocratique.

Un article du journal 'Le Monde' daté du 9 Mai 2015

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Ukraine : le 8-Mai réveille les fantômes de l'Histoire
Les célébrations du 70e anniversaire de la victoire sur le nazisme ravivent les blessures du XXe siècle ukrainien

De l'Union soviétique, Iouri Choukhevytch connaît une chose : les camps et les prisons. De sa première incarcération en 1946, à l'âge de 14 ans, à la dislocation de l'empire soviétique en 1991, il aura passé trente et une années enfermé, payant pour un crime unique : son nom. Le père de Iouri, Roman Choukhevytch (1907-1950), fut le chef de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et le fondateur de son bras armé, l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA).

Les deux groupes furent les bêtes noires du régime soviétique, qu'ils combattirent jusque dans les années 1950. Avant cela, ils n'avaient pas hésité à s'allier avec l'Allemagne nazie, qui leur promettait un Etat, et à intégrer des bataillons de l'armée allemande ou de la SS, avant de se retourner contre elle lorsque cette promesse s'évanouit. Durant cette période sanglante, les nationalistes ukrainiens ont commis d'importants massacres de Polonais, comme en Volhynie (80 000 civils tués), tout en contribuant largement au génocide des juifs.

" N'importe quel peuple privé de son indépendance aurait collaboré, peu importe avec qui ", assure Iouri Choukhevytch, aujourd'hui âgé de 82 ans, dans la maison des environs de Lviv, en Ukraine occidentale, où son père fut tué, le 5 mars 1950. " En Occident, on parle beaucoup des crimes de Hitler, moins de ceux de Staline. "

Cette vision de l'histoire est en passe de s'imposer en Ukraine. Le 9 avril, le Parlement a adopté une série de lois dites de " décommunisation ". La priorité était d'instaurer, en plus des célébrations traditionnelles du 9-Mai, observées dans l'ancien espace soviétique, un " Jour de la mémoire et de la réconciliation ", le 8 mai, comme dans le reste de l'Europe. Cette année, le pays ne célébrera pas la fin de la " Grande Guerre patriotique ", terme utilisé en Russie, mais celle de la " seconde guerre mondiale ". Le ruban de Saint-Georges, symbole du militarisme russe devenu signe de ralliement des séparatistes du Donbass, a été abandonné au profit du coquelicot.

Ce 9 avril, Iouri Choukhevytch était sur les bancs de la Rada. Député du Parti radical depuis octobre 2014, il a participé à l'écriture d'une autre de ces lois " mémorielles ", un texte garantissant " l'honneur et la mémoire ", ainsi qu'un certain nombre d'avantages sociaux, aux " combattants pour l'indépendance de l'Ukraine au XXe siècle ". Sont donc concernés, au même titre que les organisations dissidentes de l'après-guerre, les groupes comme l'UPA et l'OUN. " Nous avons obtenu notre indépendance il y a vingt-cinq ans, et pendant toutes ces années, on a laissé de côté ceux qui avaient combattu pour l'obtenir ", se réjouit M. Choukhevytch.

Tourments de l'Histoire

Il existe un autre lieu, à Lviv, qui symbolise les tourments de l'histoire et la volonté de l'Ukraine contemporaine de se défaire d'une vision héritée de l'époque soviétique : le 1 de la rue Stepan-Bandera – le nom d'une autre figure sulfureuse du nationalisme ukrainien –, l'ancienne prison de Lontsky, devenue un musée, qui accueillit tour à tour l'antenne locale des services polonais, du NKVD soviétique, de la Gestapo allemande, puis à nouveau du KGB soviétique

Iouri Choukhevytch fut détenu trois ans à Lontsky. La semaine précédent l'arrivée des nazis, en juin 1941, les Soviétiques y exécutèrent 1 681 prisonniers, en majorité des nationalistes ukrainiens. Le frère de Roman en faisait partie.

De cette histoire vécue comme une succession d'occupations et de répressions est née, le 9 avril, une autre loi qui condamne " les régimes totalitaires communiste et nazi en Ukraine " et interdit " toute négation publique " de leur " caractère criminel " ainsi que toute utilisation publique de leurs symboles, sauf à des fins éducatives, scientifiques ou dans les cimetières. Autre élément emblématique : les nombreuses localités ou les voies publiques dont les noms font référence au régime soviétique devront être rebaptisées et les statues des dirigeants soviétiques déboulonnées. Le texte -accorde une marge d'interprétation large aux pouvoirs locaux.

Cette lecture de l'histoire qui renvoie dos à dos nazisme et communisme va de soi en Ukraine occidentale, foyer du nationalisme ukrainien, mais aussi au-delà. Les bouleversements survenus dans le pays en à peine plus d'un an ont bousculé les symboles, les icônes, les idées préconçues. Pendant la révolution de Maïdan, une bonne partie des Ukrainiens, jusque dans l'est, se sont appropriés le cri de ralliement de l'UPA, " Gloire à l'Ukraine ". Ensuite, pendant que les rebelles du Donbass jouaient de la rhétorique " antifasciste ", des villes russophones comme Kharkiv ou Dnipropetrovsk se découvraient une identité largement inspirée des références de l'Ouest ukrainophone.

" La décommunisation a commencé avec Maïdan, la loi ne fait que rattraper la société, explique, à Kiev, Volodymyr Viatrovytch, le directeur de l'Institut de la mémoire nationale et principal promoteur des lois du 9 avril. L'idée n'est pas de donner une interprétation unique de l'histoire mais de limiter certaines interprétations. La majorité du pays y est prête. "

Le tableau paraît en réalité plus contrasté. Un sondage mené jusqu'en janvier 2015 par un institut kiévien montre que dans cinq régions du Sud et de l'Est, l'écroulement de l'URSS est vu négativement par au moins 49 % des habitants. Le rôle de l'UPA, considéré comme positif par 40 % des Ukrainiens, est jugé négatif dans ces mêmes régions.

Vassyl Rasevytch, de l'Institut d'études ukrainiennes, fait partie de ceux qui voient dans les lois du 9 avril " une tentative du politique d'utiliser l'histoire pour créer une idéologie d'Etat, tout comme cela se faisait à l'époque soviétique ". Surtout, selon cet historien de Lviv, les différentes lectures historiques qui existent en Ukraine sont " profondément antagonistes " : " A une époque, les combattants de l'UPA ont assassiné de nombreuses enseignantes qui étaient envoyées de l'est de l'Ukraine et étaient vues comme des agents de colonisation. Comment sont censés réagir les gens de l'Est ? Avec ces lois, on promeut une version unique de l'histoire, nationaliste, alors que l'Ukraine a ses héros consensuels : les morts de Maïdan et ceux de la guerre dans le Donbass. "

Benoît Vitkine

Rédigé par Philippe NOVIANT

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