On doit changer de méthode dans le monde de l'élevage porcin

Publié le 28 Décembre 2015

On doit changer de méthode dans le monde de l'élevage porcin

L'élevage porcin ne peut continuer à persévérer dans cette logique où l'on produit toujours plus médiocre pour toujours moins cher. Quand on enferme des animaux et que l'on pousse à une logique de production toujours plus forte, la qualité du produit s'envole et les bénéfices nutritionnel ne sont plus au rendez-vous.

Tout le monde y perd : le consommateur avec des produits bas de gamme, et les producteurs dont les prix unitaires s'effondrent, victime de la concurrence internationale qui tire les prix vers le bas.

Produire de la viande de qualité coûte cher et il faut stopper cette politique de production de viande bas de gamme car d'autres le font mieux que nous.

L'avenir passe par la qualité, le bio. Alors oui, on produira moins, mais on produira pour plus cher, et tout le monde sera content : consommateur comme producteur.

Il faut changer de paradigme et cesser d'alimenter la grande distribution avec du bas de gamme. C'est à ce prix que l'on pourra sortir de la crise porcine.

Un article du journal 'Le Monde' daté du 3 Septembre 2015

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Le porc de l'angoisse
L'élevage du porc a longtemps été la garantie d'une vie meilleure en Bretagne. Depuis le dernier effondrement des cours, cet été, " cela ressemble à la fin d'un monde ", disent des producteurs
Au milieu d'un vaste parking, le bâtiment ressemble à tous ceux qui poussent dans les zones commerciales, à côté d'un McDonald's, d'un hôtel pour cadres en mission ou d'un hypermarché. Le profane s'y distingue dès la première question : " Mais où sont les cochons ? " A Plérin, dans les Côtes-d'Armor, le marché du Cadran ne ressemble pas à ce qu'il est, un haut lieu de l'agriculture nationale, où se fixe chaque semaine le cours français du porc. Cet été, il s'est surtout révélé le spot médiatique de la saison, les caméras se grimpaient dessus dans la modeste salle des enchères pour filmer la " crise du cochon ", angle serré sur le tableau de cotation pour donner un peu de photogénie au décor. Ici, on se souvient surtout d'un envoyé spécial pestant contre la pluie qui refusait de tomber, " ce qui aurait au moins donné de la couleur locale ". L'ambiancene risque pas de retomber. Un millier de tracteurs devraient monter de la France entière pour une manifestation nationale, le 3 septembre à Paris, avant des négociations, quatre jours plus tard à Bruxelles.

Le constat n'offusquera personne : jusqu'ici, le Wall Street breton du cochon et ses règles subtiles ont rarement fait vibrer le grand public. Vues de loin, les crises paraissent même banales à force d'être cycliques. Celle-ci, pourtant, n'a rien à voir. " Ça ressemble à la fin d'un monde, tout paraît prêt à éclater ", explique un grand type rasé de frais. Il se présente gravement comme un éleveur moyen, " avec une famille de deux enfants et 250 truies ". Il hésite à poursuivre : " Je connais un collègue qui a obéi à tout, les directives des techniciens, des vétérinaires, des ministres et même de l'Europe… " Le type s'est mis à parler bas et respirer plus fort. Il faudrait être particulièrement distrait pour ne pas comprendre qu'il est lui-même ce " collègue " dont il parle. " En tout cas, cet élève modèle est sur le point de mourir : aujourd'hui, le système s'est mis à dévorer ses propres enfants. "

" Ça nous semblait magique "
Du côté de Loudéac, au milieu des terres, René Louail parle à visage découvert, un des rares à le faire. Ailleurs, il arrive que le visiteur inhabituel – banquier ou journaliste – soit invité à ne pas se garer devant les fermes par peur d'attirer l'attention.On évoque des " problèmes ", des histoires de " bêtes empoisonnées ", de procès qui n'en finissent pas, un milieu brutal et opaque. Elu régional Verts, militant à la Confédération paysanne, Louail s'en fout. " On a une révolte intérieure et pas de mots pour la dire. " Lui s'est lancé en 1974, la première génération à pratiquer l'élevage intensif après avoir connu, enfant, les labours derrière un cheval. Il commence avec 20 truies qui deviennent 63 dans un bâtiment fermé et ventilé, où les rations alimentaires dégringolent toutes seules dans les mangeoires et où le lisier s'évacue au fur et à mesure par des grilles percées de trous. " On adorait. Ça nous semblait magique. L'époque était à la conquête. "

Se moderniser. Grossir. Nourrir la France qui manque de viande.L'avenir est là, et les banques prêtent alors plus facilement 1 million de francs à qui veut s'installer en grand. Les cochons peuvent tout, même sauver la Bretagne, freiner l'exode des paysans miséreux et sans terres. Contrairement aux vaches, qui ont besoin de pâture, les terrains ne sont pas indispensables pour nourrir les cochons. Le soja arrive des Amériques au port de Brest ou de Saint-Nazaire, les firmes concoctent des cocktails alimentaires qui engraissent les bêtes de plus en plus vite. Quelques parcelles suffisent pour poser les bâtiments. " Au moment des crises, les petits servaient de variable d'ajustement, mangés par les plus gros ", raconte Louail. Les statistiques leur servent d'épitaphe : les 174 000 élevages de ces années-là sont tombés à 59 000 en l'an 2000, puis à 22 000 dix ans plus tard.

Il suffit de passer devant certaines propriétés – pas toutes, bien sûr – pour imaginer ce qu'ont été les belles années, de 1980 à 2000 : une flotte rutilante de tracteurs et de 4×4, jusqu'à 2 000 truies en élevage. " Le cochon a été notre ascenseur social, on en avait l'orgueil ", dit un producteur. Il a racheté quatre fermes, puis un appartement sur la côte, là-haut vers Pléneuf. Il irait volontiers s'il arrivait à prendre un week-end.

La flambée des céréales sonne le premier malheur durable en 2007, dans un secteur où l'alimentation représente 60 % du prix de revient. Le suivant roule comme un convoi funéraire sur la route nationale de Lamballe, quand des dizaines de camions partis pour la Russie reviennent aux abattoirs sans avoir déchargé, le 29 janvier 2014. Moscou a décrété un embargo sur les viandes porcines de l'Union européenne, en représailles aux positions de Bruxelles sur l'Ukraine. Et c'est comme si la terre devenait soudain trop petite : l'Allemagne, qui avait augmenté sa production depuis l'extension de l'UE vers l'est, balance ses excédents à 1,20 euro le kilo sur un marché européen où le système de régulation a sauté au nom du libre-échange. L'Espagne s'y met aussi. Le cours français dévisse de 1,40 à 1,20. Au Brésil, il est déjà à 97 centimes.

Sur la route de Saint-Brieuc, chaque ferme est prudemment perdue au bout de lacets entortillés, à quelques kilomètres de ses voisines. On fait rarement le chemin. Une famille seule rencontrerait une autre famille seule. Des échos circulent parfois. Quelqu'un aurait entendu un représentant en produits vétérinaires rabrouer ceux du Petit Vallon : " Comment ça se fait que vous n'y arrivez pas ? Les autres, eux, font bien le boulot. " On les devine en redressement judiciaire, mais ce ne sont pas des choses qui se demandent. " Chacun reste chez soi, pas retranché, mais presque, dans cette même humiliation de travailler autant sans arriver à joindre les deux bouts ", dit une femme.

Plus loin, dans un autre élevage, on en est au " tour de table ", quand les créanciers se réunissent pour tenter de rééchelonner les dettes. La facture d'aliments est toujours la plus tragique. Une fois ou deux, il a fallu l'intervention de la préfecture pour que le fournisseur ne laisse pas les animaux affamés. Partout, ceux qui s'en tirent le mieux sont les éleveurs, petits ou gros, qui possèdent quelques terres cultivables où produire eux-mêmes une partie de l'alimentation. 2015 est la première année où les Jeunes Agriculteurs n'ont enregistré aucune installation nouvelle, un éleveur sur trois vit une catastrophe. Certains soirs, dans une ferme ou l'autre, la femme dit au mari : " J'en ai marre de tes cochons. " Tous deux s'enflamment. Et s'ils lâchaient tout ? En général, c'est lui qui conclut. " Qu'est-ce qu'on ferait ? La ferme était celle des parents et celle des grands-parents. "

En février 2015, des actions ont ciblé surtout les grandes surfaces et les collectivités locales, actions conduites par la FNSEA, le syndicat le plus important, " sans violence ici ", affirme Didier Lucas, responsable des Côtes-d'Armor. Leclerc et Intermarché, gros acheteurs, acceptent du coup de doper artificiellement le cours à Plérin et de payer un prix politique : 1,40 euro le kilo. Il y a la peur de voir brûler les magasins, évidemment, mais les Français sont aussi de plus en plus regardants sur ce qui arrive dans leur assiette.

Aujourd'hui, du côté de Saint-Caradec, il faut enfiler une combinaison et une charlotte pour visiter un élevage, 950 truies dans une netteté d'hôpital, où seule subsiste l'odeur si forte qu'elle en épaissit l'air. Le propriétaire, un quadragénaire jovial, avait l'habitude d'envoyer saucisses et pâtés à ses cousins à Paris. C'était avant la vache folle, les algues vertes, les polémiques sur le bien-être animal. Il y a six mois, les cousins ont fait la fine bouche,en le traitant peu ou prou d'empoisonneur. L'éleveur en bégaie d'indignation. " Est-ce qu'on a mal fait avant ? Peut être. Mais qui savait ? Aujourd'hui, on multiplie les efforts, on vient tous de s'endetter encore un peu plus pour se mettre aux normes environnementales et on se fait insulter. " Il n'y tient plus : " Mes gamins déjeunent de patates pour que mes porcs ne manquent de rien. Vous le savez, ça, à Paris ? "

" Au bout de la course "
A Intermarché, la barquette de côtelettes, 100 % bretonnes, vaut 3,50 euros le kilo. Elles montent à 13 euros en boucherie, label bio, 0,2 % de la production. " Chez nous, la demande augmente, mais on manque de fournisseurs ", explique un acheteur pour Leclerc. Chez les Piel, on s'y est mis voilà trente ans, à Saint-Pern (Ille-et-Vilaine). En plein développement des " usines à porcs ", Michel Piel diminue son nombre de truies de 180 à 120, puis à 90. Enclos en plein air, paille en litière, aliments contrôlés. Ses parents sont catastrophés. " A l'époque, il fallait être costaud, psychologiquement, pour y aller ", se souvient Yves Lejeune, un autre précurseur. Le marché de Plérin ? Les manifestations ? Yves Lejeune regarde ça à la télé. Lui sait que parfois, on est venu tourner autour de ses champs, discrètement, pour voir " comment il s'en sortait ". Un autre, qui vantait un peu trop bruyamment ses méthodes aux assemblées de canton, a retrouvé son cheptel mystérieusement décimé. Dans leur dos, on traite volontiers les Piel de " bobos élitistes ", et Jean-Sébastien – qui assure la relève – a pris " un petit jus " en se présentant aux municipales. " C'est pas grave, on vit bien ", il dit. " Ce qui nous intéresse, c'est d'être en phase avec la société. " Dix porcs de la ferme sont tués par semaine, découpés, transformés et vendus sur place. Peu d'investissements, peu d'endettements et sept actifs à 1 500 euros par mois. En comparaison, un élevage conventionnel près de Loudéac emploie trois personnes et demie pour 600 cochons à l'abattoir par semaine. " On ne pourra pas descendre plus bas ", dit le producteur. " On est au bout de la course. "

C'est pourtant ce qu'ont fait les porchers allemands. En août 2015, leur cochon dégringole encore sur le marché international. 1,10 euro. " Comme nous, ils ont fixé un prix politique ", dit un fonctionnaire au ministère de l'agriculture. " Mais nous à la hausse, eux à la baisse. Ils continuent la même stratégie que dans les crises précédentes : les gros aux reins solides arriveront à encaisser la perte et écraseront les plus faibles. "

Dans sa ferme, René Louail, de la Confédération paysanne, compte sur ses doigts. Il en est à sa huitième crise. " Le marché répond aux inégalités sociales, porc bon marché pour les pauvres, porc haut de gamme pour les riches. On ne s'en tirera qu'en faisant de la valeur ajoutée, pas en continuant l'engrenage. " Il se souvient du temps où il a lui-même arrêté l'élevage intensif pour passer au bio. C'était en 1984, il était un petit, un des premiers à se faire dévorer. " C'est physique. Tu es à genou. Seul. Tu te dis : qu'est-ce que j'ai fait ? " On dirait qu'il va pleurer. Il pleure.

Pour la première fois, dans les élevages, les représentants des firmes alimentaires ne poussent plus les fermiers à s'agrandir. Ils sont devenus très prudents ces quinze derniers jours. " Ralentissez la production ", ils disent.

Florence Aubenas

Rédigé par Philippe NOVIANT

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