Quand un livre est (très) bien servi par un article

Publié le 8 Mars 2016

Quand un livre est (très) bien servi par un article

M. Stéphane Foucart livre ici un article très intéressant et très juste. Il réussit le tour de force d'expliquer en quoi les instances européennes ne servent pas la démocratie mais les intérêts d'ultra-puissants dont leur amour pour l'argent dépasse largement l'amour pour leurs concitoyens.

En un mot, peu importe les morts, peu importe l'intégrité physique humaine, du moment qu'on ait l'argent !

M. Stéphane Foucart fait un parallèle avec la biologie, ce qui, en plus d'être amusant, est très éclairant sur les pratiques faites à Bruxelles !

Un livre à lire donc, ainsi que l'article qui est un pur régal...

Merci M. Stéphane Foucart !

Un article du journal 'Le Monde' daté du 10 Novembre 2015

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Bruxelles intoxiquée

Bien que lecteur du Monde, vous êtes sans doute vaguement convaincu que les journalistes sont généralement paresseux, panurgiques, au mieux enclins à la connivence, au pire à la corruption et dans tous les cas à peu près inutiles, désormais remplacés par une armée de blogueurs ultra-compétents. Si tel est le cas, lisez le livre-enquête de la journaliste Stéphane Horel (Intoxication. Perturbateurs endocriniens, lobbyistes et eurocrates : une bataille d'influence contre la santé, La Découverte, 334 p., 19 €). Et, si tel n'est pas le cas, lisez-le quand même.

C'est un livre exceptionnel. Depuis des années, Stéphane Horel est l'envoyée spéciale d'elle-même (elle est indépendante) sur une ligne de front désertée par la majorité de ses confrères. Il n'y a nulle mitraille, nul bombardement, nul cadavre autour d'elle, mais la complexité du fonctionnement de la Commission européenne, mêlée à celle d'une science difficile. C'est une bataille discrète, mais dont l'issue intéresse la santé de 500 millions d'Européens et le chiffre d'affaires d'une poignée de grandes sociétés. Jusqu'à présent, ce sont ces dernières qui gagnent.

Voici l'histoire. La Commission devait définir, avant décembre 2013, une catégorie de molécules, dites " perturbateurs endocriniens ", afin de les soumettre à une réglementation spécifique. Et ce, eu égard à leur capacité, elle aussi spécifique, à interférer, à des niveaux très faibles d'exposition, avec le système hormonal — le vôtre, le mien ou celui de M. Juncker (le président de la Commission européenne)…

Ce n'était pas trop tôt : les indices des risques posés par ces substances (phtalates, bisphénols, pesticides, etc.) s'accumulent dans la littérature scientifique depuis le début des années 1990. Parallèlement, les troubles et pathologies dont ils sont soupçonnés grimpent dans la population — cancers hormono-dépendants (sein, prostate, etc.), troubles de la fertilité, du métabolisme, etc. Pourtant, en décembre 2013, il ne s'est rien passé. La Commission a ignoré le rapport scientifique qu'elle avait elle-même commandité et a lancé une étude d'impact économique. La définition réglementaire des perturbateurs endocriniens ? On attend le résultat de son impact pour la connaître.

Faisons un parallèle animalier. Imaginez-vous être devant un petit animal soyeux et sympathique, pourvu de longues oreilles, et dont vous cherchez l'identité. Vous convoquez un aréopage de scientifiques indépendants et vous leur demandez de plancher sur le sujet. Ils vous rendent bientôt leur rapport. Ils sont formels : il s'agit, disons, d'un lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus). Au reste, leur jugement est conforme à l'essentiel de la communauté des systématiciens. Tout est donc pour le mieux. Mais voici que survient une tierce personne. Fort marrie, elle vous explique qu'elle perdrait beaucoup d'argent si l'animal en question était un lapin de garenne. En fait, elle préférerait qu'il s'agisse plutôt, disons, d'un chat (Felix catus).

Que faire ? Soit vous maintenez le diagnostic, car, après tout, un lapin de garenne est un lapin de garenne. Soit vous demandez à un second aréopage d'estimer le coût de ce diagnostic pour la tierce personne qui vous a saisi. Le corollaire de ce choix étant que si cela lui coûte trop cher, le lapin de garenne pourrait en définitive être effectivement considéré comme un chat à grandes oreilles.

Sur le dossier des perturbateurs endocriniens, c'est cette seconde option qu'a choisie la Commission. Elle a suspendu une définition scientifique à l'estimation de son impact sur les entreprises qui seraient réglementées. Un peu comme si l'interdiction du Mediator avait été décidée en fonction des dommages économiques de son retrait pour Servier…

Guerre d'influence
Comment l'exécutif européen a-t-il été conduit vers un tel renoncement ? Stéphane Horel a mené des centaines d'entretiens, épluché des milliers de pages de correspondances internes aux institutions européennes, lu des dizaines de publications scientifiques, traqué l'activité des lobbyistes de l'industrie chimique… Elle livre la chronique la plus précise et la mieux informée de cette guerre d'influence qui s'est jouée — et se joue encore — dans les couloirs du Berlaymont, siège de l'exécutif européen. Instrumentalisation du discours scientifique, lobbying, jeux de pouvoirs internes à la Commission, conflits d'intérêts en pagaille : tout est décortiqué avec une précision chirurgicale, et jeté en pleine lumière.

Dans sa dernière déclaration, publiée début septembre, l'Endocrine Society – la société savante basée aux Etats-Unis qui rassemble 18 000 chercheurs et cliniciens spécialistes du système hormonal – saluait " les journalistes consciencieux " ayant joué " un rôle important en informant le public du fait que les perturbateurs endocriniens sont un réel sujet d'inquiétude ". Il ne fait guère de doute que, pour la France au moins, c'est la rigueur et l'excellence des enquêtes de Stéphane Horel qui sont ici saluées, qu'elles aient donné lieu à des articles, des documentaires ou ce livre.

L'attention que de nombreux médias y ont porté, ces derniers jours, pourrait aussi donner une deuxième vie à l'affaire. Et, si une réglementation ambitieuse voyait finalement le jour en Europe – c'est désormais peu probable –, le travail obstiné et solitaire d'une modeste journaliste indépendante n'y serait pas étranger.

A la Commission, l'heure est à tenter d'éteindre l'incendie allumé. Voici quelques jours, un porte-parole de l'exécutif européen appelait Le Monde, fort mécontent. " Vous écrivez que la Commission a cédé aux lobbys comme si c'était un fait ", protestait-il, citant un article sur le sujet. Précisément : Stéphane Horel administre la preuve irréfutable qu'il s'agit bien d'un fait. Il faut bien appeler un chat, un chat (et un lapin de garenne, un lapin de garenne).

par Stéphane Foucart

Rédigé par Philippe NOVIANT

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