Quand des politiques véreux font campagne à coups de billets

Publié le 30 Janvier 2014

sergedassault.jpgVu ces manières, si la France n'a jamais réussi à vendre un Rafale à l'étranger, ce n'est guère étonnant. M. Dassault ne réhausse pas l'image, bien médiocre, de nos politiques par ses agissements. Quand on pense, en plus, que ce Monsieur est propriétaire du Figaro, ça laisse songeur.

Ca laisse d'autant plus songeur que l'on n'arrosait pas la crème de l'intelligence, en l'occurrence ! Les grands frères, le mot politiquement correct pour caractériser des voyous notoires, ont bénéficié des largesses comme Sarko bénéficiait des largesses de la vieille de L'Oréal.

Un article du journal 'Le Monde' daté du 8 Octobre 2013

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A Corbeil, ces " grands frères " dévoyés par l'argent de Dassault
Un nouveau témoignage accrédite l'existence d'un système d'achat de voix dans les cités de la ville dirigée par l'industriel de 1995 à 2009

A intervalles réguliers, les anciens " grands frères " des cités de Corbeil-Essonnes se rappellent au bon souvenir de Serge Dassault. Selon nos informations, le 24 juillet, Mamadou K., un jeune homme soupçonné d'avoir proféré des menaces sur la famille de l'avionneur, a commencé à se confier au juge parisien Renaud Halem lors d'une première audition. Mis en examen pour tentative d'extorsion, blanchiment et atteinte à la vie privée, il a expliqué avoir touché 100 000 euros en 2010 de la part de l'ancien maire (1995-2009) pour avoir convaincu des habitants de son quartier d'aller voter pour lui lors des élections municipales de 2008.

Le jeune homme a également mentionné la piste d'un financement passant par le Liban, évoquée par Serge Dassault lui-même en novembre 2012 dans une vidéo mise en ligne par Mediapart. Mamadou K. se serait rendu sur place en 2011 pour récupérer une somme d'argent supérieure à la précédente. Son audition a été versée à l'instruction des juges Serge Tournaire et Guillaume Daïeff, qui enquêtent sur le volet financier de l'affaire à Paris. Contacté, l'avocat de Serge Dassault, Jean Veil, n'a pas souhaité réagir.

Ce témoignage s'ajoute à une liste déjà fournie de déclarations accréditant les soupçons d'achats de voix, dénoncés depuis plusieurs années par les opposants de M. Dassault et gravés dans le marbre judiciaire par la décision du Conseil d'Etat, en 2009, d'annuler l'élection de 2008. Surtout, il braque le projecteur sur ces " grands frères " des Tarterêts, au nord, ou de Montconseil, au sud, les deux cités de Corbeil qui ont profité des largesses du milliardaire contre la garantie d'y maintenir la paix sociale, voire de contribuer à son succès électoral.

Comment ces jeunes des cités aux casiers judiciaires parfois bien remplis ont-ils pu obtenir de l'un des plus puissants industriels français des sommes qui se chiffrent en centaines de milliers d'euros, voire plus ? A l'élection de M. Dassault, en 1995, la cité des Tarterêts et ses 8 500 âmes bouillonnent de violence. Au point que, quelques jours après son accession à la mairie, M. Dassault s'y fait caillasser et repart avec deux points de suture. L'édile décide alors de conquérir les quartiers.

Younès B. est l'un des " grands frères " qui ont servi de trait d'union entre la mairie et les Tarterêts. Au début des années 1990, il mêle encore ses idéaux de militant à ses rêves de politique. C'est lui qui, par exemple, organise des rassemblements contre le trafic de drogue. Il est à la fois décrit comme séducteur et charismatique, impulsif et opportuniste.

Le " gros lézard ", comme certains l'appellent, est respecté dans les quartiers, où il flirte avec la voyoucratie. Mais son influence lui offre une place à part dans l'entourage de Serge Dassault. C'est à Younès que, dans une vidéo pirate, l'avionneur reconnaît avoir donné 1,7 million d'euros. Selon une source policière locale, " il était le meneur de la bande des Tarterêts qui sévissait dans les années 1990. Il se targuait d'être le "maître" de Corbeil et citait à la cantonade le nom de ses relations ".

Comme lui, d'autres jeunes, parce qu'ils s'étaient imposés dans leur quartier, ont goûté à la politique façon Dassault. Rapidement, ils deviennent les relais de l'actuel sénateur UMP de l'Essonne. Certains ouvrent des entreprises dans le bâtiment ou la sécurité, d'autres des pizzerias. D'autres encore font carrière à la mairie.

Petit à petit, le système s'installe. Et chacun sent qu'il peut monnayer son rôle. Lorsque les jeunes veulent partir en vacances, c'est également à la mairie qu'ils vont toquer. Espagne, Thaïlande, Californie... On ne leur refuse rien. " Quand ils veulent faire du ski, la mairie leur loue deux Laguna et les envoie à Avoriaz, se souvient Jacques Picard, un élu EELV qui a longtemps ferraillé dans l'opposition. C'est un système en fontaine, où l'argent retombe dans les quartiers. "

En 2002, alors que Serge Dassault commence son second mandat, il est battu aux législatives par Manuel Valls, alors maire d'Evry. Le clientélisme s'amplifie. " J'ai compris qu'il y avait alors un système bis à celui que je dirigeais ", explique Joël Roret, ancien adjoint à la jeunesse qui a démissionné en 2006. Les jeunes défilent dans son bureau pour " réclamer leur dû ". L'ambiance change. " Parfois, ils me disaient : "Tu sers à rien, on est allés voir le vieux et on a eu ce qu'on voulait". "

Les sommes augmentent. La pression aussi. Les jeunes ne passent plus par les adjoints, ils s'adressent directement au " vieux ", dont ils ont le numéro de portable. En 2006, Serge Dassault " prête " 500 000 euros à Samba Diagouraga, un jeune des Tarterêts devenu conseiller municipal, rapporte le Canard enchaîné de l'époque. Il s'agit, affirme alors M. Dassault, de financer des " actions humanitaires " et des " projets industriels ".

" Cela a été un tournant. Les jeunes se sont dit que si lui pouvait toucher autant, pourquoi pas eux ", déplore l'élu Front de gauche Bruno Piriou, un des premiers à avoir critiqué le système. " Lors des élections, vous aviez des jeunes qui stationnaient dans leur voiture avec des centaines de cartes électorales sur le siège passager. Et plus on approchait de la fermeture, plus la voix coûtait cher. Surtout quand l'élection se jouait à quelques dizaines de voix ", lâche-t-il.

Il est loin le temps où, en 1999, certains jeunes animaient Pixel, une association audiovisuelle de quartier. Ils avaient réalisé un documentaire, Les Tarterêts, banlieue sans haine, pour en montrer un visage positif. Aujourd'hui, ce sont les armes qui parlent. A deux reprises, en début d'année, des jeunes ont été pris pour cible. Younès, dont la proximité avec le milliardaire est connue de tous, est soupçonné d'être l'auteur de l'une des tentatives d'assassinat. Certains suspectent qu'il n'aurait pas redistribué comme convenu l'argent du milliardaire. Younès B. est aujourd'hui en cavale en Algérie. Un ancien cadre de la mairie qui l'a bien connu met en garde : " Il n'y a pas d'un côté le méchant Younès et de l'autre les gentils. Ça arrange tout le monde de dire qu'il a gardé l'argent. Mais nous sommes dans un théâtre d'ombres. "

Les centaines de milliers d'euros de Serge Dassault qui circulent ont-ils fait tourner les têtes ? C'est ce que la justice tente de déterminer. L'actuel maire, Jean-Pierre Bechter, a été placé en garde à vue en juin pour s'expliquer sur ces événements, avant de ressortir libre. Serge Dassault doit, lui, être convoqué prochainement par les juges d'Evry en qualité de témoin assisté pour " complicité de tentative d'assassinat ".

La rue et Serge Dassault. La rencontre de deux mondes, liés par l'argent, où s'entrechoquent des ambitions et le paternalisme de l'ancien édile. Comme ce jour où sept jeunes se rendent dans son bureau pour lui demander de " l'aide ". Une rencontre qu'ils avaient filmée discrètement et dont la vidéo avait été publiée par Canal+. " J'ai pas osé tout à l'heure, mais maintenant j'ose vous le dire. La somme idéale c'est de commencer avec 80 000 euros ", tente l'un d'eux, qui veut ouvrir son restaurant. " Et moi, c'est mon frère, il a l'ambition de créer une société de transport international. Et ça représente une somme de 100 000 euros ", surenchérit un second. " 100 000 euros ? Et vous voulez faire ça où ? ", demande benoîtement l'industriel. " On part du Havre... On les emmène au Cameroun ", répond l'un des visiteurs. " Oui, mais si vous disparaissez tous, après, moi j'ai plus personne ! ", s'inquiète alors le milliardaire.

Aujourd'hui, plusieurs vidéos pirates mettant en cause l'industriel se monnayent. Preuve que l'argent a perverti une partie de cette jeunesse tiraillée entre la volonté de dénoncer un système corrupteur et celle de faire pression sur le clan Dassault. A l'approche des municipales, un jeune des Tarterêts qui a connu le système de l'intérieur en est sûr : " Les équipes se reforment pour revenir prendre de l'argent une énième fois. "

Shahzad Abdul et Simon Piel

    Au " Figaro ", un traitement a minima

    Au Figaro, l'affaire embarrasse la direction. Sur ordre du propriétaire Serge Dassault, le quotidien n'avait dans un premier temps pas évoqué la situation à Corbeil-Essonnes. Pas un mot sur la vidéo révélée par Mediapart, où Serge Dassault admet des dons d'argent opaques via le Liban. Les railleries des confrères après la publication in extenso du communiqué des conseils du milliardaire, dénonçant les atteintes à la vie privée, ont achevé de convaincre la hiérarchie de réagir. Le 18 septembre, le directeur de la rédaction, Alexis Brézet, a expliqué à la société des journalistes du quotidien qu'il tenait à " un traitement factuel, sobre, neutre et objectif ". " A chaque étape, on doit dire les choses... sans pour autant reprendre tous les éléments de presse ", a-t-il précisé. Un journaliste s'est proposé pour suivre l'affaire. " Pas de scoop à venir ", sourit-on en interne, mais un traitement a minima, validé par le " Rond-Point ", siège du groupe, et Rudi Roussillon, le conseiller en communication de Serge Dassault.

Rédigé par Philippe NOVIANT

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