Quand la France a mal à sa médecine

Publié le 30 Novembre 2012

coffret-de-secours---medecine-du-travail---farmor-913054Est-il normal de faire autant appel à ces médecins qui sont encore en période de formation ? Il y a quelque chose qui ne va pas quand on fait appel à des étudiants, compétents certes, mais qui reste des étudiants, pour faire le boulot de médecins aguéris.

Si on ajoute que ces internes sont usés jusqu'à la corde en faisant des horaires à rallonge, on conclut très vite qu'il faut trouver une solution à cette situation.

Un article du journal 'Le Monde' daté du 16 Octobre 2012

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Les internes, " bouche-trous " de l'hôpital public
Ces étudiants assument le rôle des médecins dans des conditions éreintantes. 15 % disent avoir commis des erreurs

A partir de 18 heures, les portes d'entrée de ce petit internat de l'est de la France ne cessent de s'ouvrir et de se refermer dans un bruit sourd. Chaque claquement marque la fin d'une journée de travail ou le début d'une autre. Entre la cuisine et la salle à manger, la vingtaine d'internes qui vivent là se croisent dans un ballet incessant. " Le petit avec la crise d'asthme, je n'ai pas du tout géré ", débriefe, face au frigidaire, une jeune femme brune qui travaille aux urgences. Tous sont venus faire leurs armes dans l'hôpital voisin.

Certains, blouse blanche et stéthoscope autour du cou, s'accordent une courte pause avant de repartir assurer leur garde de nuit, et aligner 24 heures de travail consécutives. Astreinte oblige, le plus âgé de la tablée, bac + 10 au compteur, surveille les deux téléphones qui pourraient le rappeler à tout moment à son service.

Si ces internes ne sont officiellement encore qu'étudiants, leur réalité hospitalière est toute autre. Dans la plus grande illégalité, tous assument le travail et les responsabilités d'un médecin diplômé, dans un système hospitalier saturé par la demande.

En septembre, le principal syndicat d'internes, l'Isnih, a publié une enquête montrant que 85 % des 21 000 internes travaillent bien au-delà des 48 heures hebdomadaires réglementaires, avec une moyenne de 60 heures par semaine. De même, le " repos de sécurité ", imposé depuis 2002 après chaque garde de nuit pour les empêcher de travailler plus de 24 heures consécutives, n'est pas respecté dans 21 % des cas. Des entorses au règlement qui ne sont pas sans conséquences. D'après l'étude, 15 % des étudiants affirment avoir commis des erreurs en lendemain de garde, alors que 39 % déclarent en avoir " probablement réalisé ".

Les internes sont une " main-d'oeuvre corvéable et bon marché pour faire tourner les hôpitaux ", conclut sans ménagement le syndicat. Un constat amer partagé par de nombreux internes, lassés de ce statut peu enviable de " bouche-trou ", " variable d'ajustement ", ou encore " ouvrier de l'hôpital ".

" Tout ce que les médecins ne veulent pas faire ou n'ont pas le temps de faire, c'est sur nous que ça retombe, sous prétexte qu'on doit apprendre de tout ", explique Manon, interne à Lyon (qui a souhaité rester anonyme, comme les autres internes interrogés). A ces futurs médecins revient donc la partie la plus chronophage de la relation avec le patient, mais aussi les basses besognes comme " la paperasse ", voire même " brancarder les patients " ou " vider les poubelles ".

Et les conditions d'exercice s'en ressentent. Travailler vingt jours d'affilée sans repos, faire des semaines de plus de 80 heures de travail, ou encore travailler 36 heures consécutives n'est pas chose rare. " Qu'on soit capable ou non de tenir le coup, la question ne se pose même pas, on doit continuer ", selon Anne, 27 ans, qui s'estime " chanceuse " de ne pas avoir besoin de beaucoup de sommeil.

Tous reconnaissent pourtant qu'après tant d'heures éveillé, on ne peut pas faire de la " bonne médecine ". " On est dans le réflexe. On passe souvent à deux doigts des grosses erreurs, et on en fait des tonnes de petites ", reconnaît Jérémy, 25 ans. Certains avouent des " échanges de prescriptions entre des patients ", des " erreurs dans un dosage ", d'autres reconnaissent même avoir déjà " piqué du nez en bloc opératoire ". " La plupart des dysfonctionnements sont étouffés, explique Guillaume, interne à Belfort. On s'arrange pour que les erreurs ne sortent pas du service, car l'image de confiance, c'est aussi un enjeu économique pour l'hôpital. "

Dans un hôpital malade du manque de personnel, la justification est toujours la même : " C'est soit ça, soit on ferme boutique ", confie un chef de service de la Pitié-Salpêtrière. " Avant, c'était encore pire pour les internes. Je me souviens d'un Noël où j'avais commencé le vendredi matin pour n'en sortir que le lundi ", raconte le chef de service d'un CHU de l'Ouest.

Beaucoup ont pourtant le sentiment que les conditions de travail empirent. " Avant, on n'était pas appelés pour rendre un avis sur la moindre douleur, explique un interne parisien. Maintenant, il faut toujours se couvrir pour éviter l'erreur médicale, et surtout essayer de refiler le patient à un autre service, pour désengorger le sien. "

Le trop grand nombre de patients est une souffrance quotidienne pour ces internes qui " sont là parce qu'ils aiment leur boulot et veulent passer du temps avec les malades ". Symbole de cette explosion de la demande, le défilé des urgences quand " à 4 heures du matin, sans avoir eu une seconde pour se reposer, on voit des gens arriver pour des angines, des maux qui traînent depuis des mois, des bobos ". Garder son calme, dans ces cas-là, est un défi permanent. Pour Marie, 27 ans, " c'est le relationnel qui en pâtit le plus " : la fatigue rend " plus agressif, à fleur de peau ".

Chaque interne dit redouter le moment où, lâché sans filet dans son service, il ira " trop loin ". Cette " zone rouge ", décrite par Guillaume, interne à Belfort, " où il n'y a pas de retour en arrière possible ". D'autant que la responsabilité en cas d'erreur est entièrement à la charge de l'interne. " On prend le risque, parce que si on se fait saquer, c'est fini, autant d'études pour rien ", explique un 2e année en neurochirurgie.

En juillet 2011, le suicide d'un interne après une garde avait relancé la question des conditions de travail de ces futurs médecins. Depuis, tout juste commence-t-on à lire des thèses sur le surmenage des internes. Tous pourtant connaissent un interne au bord de craquer. " J'ai réalisé que j'étais en burn-out après vingt et un jours de boulot consécutif. Je conduisais et je me suis demandé si c'était un rêve ou la réalité ", explique Nathalie, 27 ans. Dans ce cas-là, " on est complètement seuls, on n'a aucun interlocuteur ".

Autour de la table de l'internat, certains parlent de " ras-le-bol ". " Le soutien, on ne l'a jamais, on n'a pas le droit de craquer ", reprend une jeune interne. Une autre ose : " Si j'avais su, je serais pas venue ". A ses côtés, des hochements de tête saluent le bon mot.

Charlotte Chabas

    La France compte 21 000 internes

    L'internat marque le 3e cycle des études de médecine, après six ans d'études et un concours classant, qui détermine notamment la région où pourra travailler l'interne. En fonction de la spécialité choisie, il dure de trois à cinq ans et se décline sous forme de stages de six mois, exercés à l'hôpital, en structures de soins extra-hospitalières ou auprès de médecins généralistes. Sous l'autorité d'un " senior ", les 21 000 internes suivent principalement une formation pratique, et jouissent d'une certaine autonomie. La France est d'ailleurs l'un des rares pays à considérer l'interne comme un étudiant. Pour certaines spécialités et notamment la chirurgie, il est nécessaire de réaliser des études complémentaires, qui peuvent durer jusqu'à quatre ans.

Rédigé par Philippe NOVIANT

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