Quand Mitterand détestait 'Le Monde'

Publié le 11 Septembre 2012

mitterrand.jpgJe ne porte pas Mitterand dans mon coeur, et j'adore le journal 'Le Monde' et vous l'avez remarqué au point où ce journal porte mes références de réflexion par les multiples références qui me servent à rédiger ces billets.

Autant dire que je me délecte des épisodes tumultueux qu'a vécus ce journal. Ces épisodes ont été relatés la semaine du 20 Août 2012. Le 24 Août, on y parle de Mitterand.

Mitterand était un personnage faux, retors, un escroc doté d'une malhonnêteté qui n'avait d'égal que son intelligence. Car il était d'une intelligence redoutable mais était véritablement mauvais, dans le sens 'méchanceté'. La politique, il ne l'a utilisée que pour affirmer son pouvoir. Il avait une notion monarchique de la démocratie. Mitterand n'était pas un président, c'était l'incarnation de Louis XV au pays de la république.

Rocard n'a-t-il pas dit au lendemain de sa mort : "Mitterrand n'était pas un honnête homme" ?

Un épisode me revient en tête. Il a attrait à sa main-mise sur la télévision au moment où il accède au pouvoir. Chirac lui a reproché cette main-mise lors du débat télévisé de 1988. Mitterand lui avait dit qu'il avait toujours refusé de s'impliquer dans la nomination des présidents de chaîne au contraire de ce qu'affirmait Chirac. Alors qui dit vrai ?

La réponse vient de Michèle Cotta, dans son livre "Mitterand carnets de route" publié chez Pluriel. Michèle Cotta, toute indépendante qu'elle se disait vis à vis du pouvoir livre sa version qui est proprement à couper le souffle.

Jugez plutôt : page 630

Michèle Cotta parle du débat télévisé de la présidentielle de 1988.
Il faut noter que Michèle Cotta a été la première présidente de la Haute Autorité de l'audiovisuel... nommée par Mitterand himself (sous quotta de nomination de Mauroy, mais ça ne change rien à l'affaire car Mauroy était premier ministre socialiste à cette époque).

"[...] Bref, Mitterand n'a fait grâce de rien à Chirac, il ne lui a rien laissé passer. Sur l'Etat-RPR, Chirac a tenté de répondre en faisant allusion aux entraves mises par l'Elysée aux nominations... à la Haute Autorité. Je suis d'autant plus furieuse qu'avant d'animer le débat, les proches des deux candidats m'avaient assurée qu'ils ne feraient pas allusion à mes fonctions passées, lesquelles n'avaient rien à voir avec le débat du 28. En outre, Chirac s'est trompé en ayant soutenu que l'Elysée avait interdit le candidat que je voulais nommer à la tête d'Antenne 2. C'est tout le contraire : l'Elysée a imposé un candidat dont je ne voulais pas ! L'erreur de Jacques Chirac m'autorise à lui redemander de me laisser en dehors du débat, et à Mitterand de contester la fausse affirmation de Chirac [...]".

Michèle Cotta s'insurge donc de l'erreur de Chirac tout en oubliant joyeusement que ça revient au même : la main mise Elyséenne sur la Haute Autorité. Quand on revoit le débat télévisé de 1988, il est dit clairement que la Haute Autorité était indépendante, alors que les dires de la présidente de cette époque montrent tout le contraire !

C'est dire la main mise psychologique énorme que maintenait Mitterrand face à ses proches : les avaliser, les manipuler tout en faisant en sorte que ces intervenants se croient libres et intègres ! Fort ! Très fort !

Je vais donc reprendre une formule Mitterrandienne : si Mitterrand détestait 'Le Monde', c'est que ce journal est de qualité et est irréprochable, du coup, on ne peut plus en dire autant du Figaro ;)

Un article du journal 'Le Monde' daté du 24 Août 2012

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Et Mitterrand suspendit son abonnement
Mi-septembre 1994, François Mitterrand décide de réduire de 110 à 20 les abonnements au " Monde " de la présidence de la République. En cause : plusieurs articles consacrés à ses activités à Vichy, et aussi une enquête sur son cancer

Vite, un prêtre ! Je viens de lire Le Monde... " François Mitterrand tient encore son journal à la main, ce 9 septembre 1994. Le regard glacial qui accompagne sa plaisanterie ne trompe aucun de ses collaborateurs. Dans les pages politiques du quotidien de la rue Falguière - Le Monde avait quitté quatre ans plus tôt la rue des Italiens pour le 15e arrondissement de Paris -, le président vient de découvrir un long article au titre sans appel : " L'évolution du cancer du chef de l'Etat est devenue "imprévisible" ". Le papier s'ouvre sur une question jusque-là taboue : " François Mitterrand ira-t-il au terme de son mandat ? " Elle est posée par les deux " rubricards " médecine du journal.

Jean-Yves Nau et Franck Nouchi ont tous deux été médecins avant de rejoindre la presse. Le premier, un barbu rogue aux airs de moujik que ses collègues amateurs de James Bond ont vite surnommé " Dr. Nau ", et son cadet, oeil rieur et crinière de lion, sont, comme la rédaction, liés par le secret des sources. Les deux journalistes se considèrent, de surcroît, tenus par le serment d'Hippocrate et le secret médical. Mais depuis qu'ils ont compris que les derniers bulletins de santé élyséens trichent chaque jour avec la transparence promise par François Mitterrand, ils se sentent les coudées franches.

Leur papier s'appuie sur les synthèses les plus récentes de spécialistes d'urologie et décrit les suites possibles de la " forme évoluée de cancer de la prostate " dont souffre le président après deux " résections endoscopiques transurétrales ". Mais Nau et Nouchi s'interrogent aussi sur " l'adéquation entre - cet - état de santé et l'exercice des plus hautes charges de l'Etat ".

La veille, François Mitterrand a pourtant assuré dans Le Figaro que si ses facultés physiques et intellectuelles venaient un jour à lui manquer, il prendrait la décision qui s'impose. " Michel, si je perds la boule, vous me le direz ? ", a-t-il intimé plusieurs fois à son confident Michel Charasse. Or les deux journalistes jugent que " le caractère imprévisible de l'évolution de sa maladie et les répercussions psychologiques des thérapeutiques qui pourraient lui être administrées " sont une donnée nouvelle. Et de rappeler en fin d'article... le dispositif prévu par la Constitution en cas de vacance du pouvoir présidentiel.

Le quotidien du soir n'a pas encore révélé que le cancer du chef de l'Etat a été détecté juste après sa première élection, fin 1981 : Franck Nouchi le fera dans les colonnes du journal au lendemain de la mort du président socialiste, le 8 janvier 1996, avant que le docteur Gubler ne confirme ce mensonge d'Etat. Qu'importe : pour François Mitterrand, " l'article de ces deux Diafoirus est insupportable " ! Ses fidèles collaborateurs sont tout aussi scandalisés. Le secrétaire général de l'Elysée, Hubert Védrine, dénonce des " hyènes à l'affût ". Son adjointe, Anne Lauvergeon, sans doute la plus proche alors du président, se demande tout haut si on ne veut pas le pousser à la démission. En ces temps de cohabitation, bon nombre de socialistes croient voir dans cette " campagne " un coup de Matignon. " Chaque fois que le premier ministre me serre la main, j'ai l'impression qu'il me prend le pouls ", soupire Mitterrand en évoquant Edouard Balladur, qui ne cache plus son ambition présidentielle.

" Je ne vois pas pourquoi nous continuons à lire ce torchon ! ", a cinglé le président devant Michel Charasse. " Supprimez-moi donc les abonnements à ce journal de collabos ! " Collabos ? L'injure est choisie à dessein. Elle vise le passé du fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry - qui participa jusqu'en 1941 à l'école des cadres d'Uriage, créée par le régime de Vichy, avant de rejoindre la Résistance - et répond, outrancière, aux articles que le quotidien consacre depuis quelques jours au passé " vichyste " du chef de l'Etat. Les premières années de guerre du président, voilà en effet " le " sujet qui hante cette rentrée politique, depuis la publication chez Fayard de l'ouvrage-événement de Pierre Péan, Une jeunesse française.

Ce livre, c'est peu dire, pourtant, que le président l'a souhaité. " Ecrit avec son plein accord, il en attendait avec gourmandise les retombées dans la presse ", se souvient Laure Adler, qui le côtoie alors à l'Elysée. " Ce sera bon pour moi ", dit-il, et Péan le croit aussi. Curieusement, tous deux sous-estiment le choc que va causer le voile levé sur les dernières zones grises de son itinéraire. Mitterrand fut un " vichysso-résistant ", autant dire un ennemi de l'Allemagne, croyant jusqu'en 1943 que Pétain jouait double jeu. Une subtilité qui échappe aux jeunes générations, bien plus manichéennes. Péan n'a pas vu l'impact désastreux de la photo choisie par Fayard pour la couverutre de son livre : le jeune Mitterrand serrant la main du maréchal Pétain.

Le 2 septembre, le nouveau rédacteur en chef du quotidien, Edwy Plenel, a salué en " une " la longue enquête menée par Pierre Péan. Mais en insistant sur " le tardif aveu public " d'un Mitterrand naguère " activement engagé, non pas à l'extrême droite, mais à droite de la droite, une droite nationaliste qu'incarna le pétainisme... ", son article a donné le la à l'ensemble de la presse. Figures de la gauche, intellectuels, historiens, Le Monde ouvre grandes ses colonnes. Le 14 septembre 1994, une spécialiste de l'Occupation, Claire Andrieu, se penche sur les écrits de François Mitterrand en 1942 et 1943.Verdict sans nuances : " Le futur président se situait parmi les pétainistes durs. "

Ministre de l'information sous la IVe République, François Mitterrand s'est fait une règle de ne jamais attaquer la presse. C'est un homme de l'écrit, qui dévore les journaux un stylo à la main, en corrigeant parfois rageusement la copie. Il flatte les éditorialistes, les séduit, joue avec eux, s'en moque souvent dès qu'ils ont le dos tourné. En cette fin de septennat, il vante les articles fins de Paul Guilbert, l'ancien secrétaire particulier de Joseph Kessel, devenu l'une des plumes politiques du Figaro. Il s'est aussi réconcilié avec Franz-Olivier Giesbert, qui dirige désormais le grand quotidien conservateur. " La presse de droite, elle, au moins soutient les siens... ", maugrée-t-il parfois.

Avec Le Monde, les relations sont bien plus tumultueuses. " Le Monde suggère ceci ? Eh bien je vais faire le contraire, pour être sûr de ne pas me tromper ! ", lâche-t-il les jours d'agacement. Aux patrons successifs du quotidien du soir, il a donné des surnoms : " papatte de mouche " pour l'un, " voyou mondain " pour un plus ancien... L'ancien directeur du quotidien Jacques Fauvet a pourtant appelé sans ambages à voter pour le candidat de l'union de la gauche, en 1981. Et si le service économique du journal a condamné les nationalisations, la direction a accompagné les premiers pas du nouveau président d'un soutien presque sans faille... qui lui a valu de perdre de nombreux lecteurs et l'a obligé à un sérieux recentrage.

Mais l'arrivée à la tête du journal du tandem Colombani-Plenel, en mars 1994, au plus fort de la vague des " affaires ", a consacré le divorce. " Colombani, c'est la rocardie ! ", croit depuis toujours Mitterrand. En 1979, lors du congrès de Metz que le jeune Jean-Marie Colombani couvrait pour Le Monde, le leader de la gauche l'avait pris à part pour contester ligne à ligne son papier. Depuis, l'un est devenu président, l'autre, le patron d'un influent contre-pouvoir.

Avec Edwy Plenel, c'est pire : il le déteste. " Vous êtes toujours amie avec le moustachu ? ", demande-t-il, réprobateur, à Laure Adler. Dès 1985, les révélations de cet investigateur sur l'affaire du Rainbow-Warrior, bateau de Greenpeace coulé par la DGSE au prix de la mort d'un photographe, l'ont " révulsé ". " C'est peut-être une vengeance d'ancien gauchiste... ", glisse parfois le chef de l'Etat, mauvais joueur, dans une allusion au passé trotskiste de son ennemi. Ou, devant ses biographes : " Je ne lui ai jamais rien fait, pourtant ? " Sans évidemment préciser que le journaliste a été placé sur écoutes par la cellule antiterroriste de l'Elysée, entre 1983 et 1986.

" C'est le parti de la rue Falguière ! ", cingle Mitterrand. Ses collaborateurs sont plus remontés encore. " Nous avions le sentiment que le but de Plenel était d'abattre Mitterrand avant que son cancer ne l'ait emporté ", reconnaît aujourd'hui Hubert Védrine. Chaque jour ou presque, le petit cercle s'entretient un peu plus dans sa paranoïa, enfermés qu'ils sont " dans un bunker ", selon l'un d'eux. L'idée d'un boycott du Monde chemine aussi parmi eux, à mots couverts. Oh ! Rien n'est dit officiellement. Mais en mai, un an après le suicide de Pierre Bérégovoy et ce fameux discours où il traitait les journalistes de " chiens ", le chef de l'Etat s'était déjà interrogé devant son porte-parole, Jean Musitelli : " Mes collaborateurs parlent beaucoup trop à la presse, et notamment au Monde ! D'ailleurs, pourquoi gardons-nous une centaine d'abonnements à un journal qui me traîne dans la boue ? " Le 9 septembre, la colère présidentielle est trop vive, pour que, cette fois, on ne devance pas ces suggestions officieuses.

" Supprimons nos abonnements au kiosque du coin ! ", lance Michel Charasse. L'Elysée n'en conservera finalement que 20 sur 110. Seul le président, son cabinet, le service de presse et quelques conseillers triés sur le volet auront désormais droit à " leur " Monde. Chaque jour, les autres s'éclipsent de l'Elysée par l'avenue de Marigny pour l'acheter au kiosque de l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, devant la boutique de Pierre Cardin. Etrange riposte " qui consiste non pas à ne plus lire Le Monde, journal jugé indigne, mais à moins l'acheter ", s'amuse Pierre Georges dans son billet de dernière page. " Si une bulle présidentielle voue l'infâme torchon aux Enfers, alors il faut être logique. Ni cent dix, ni vingt, ni un exemplaire. Zéro ! " Etrange histoire qui semble appartenir à un siècle lointain, celui de la toute-puissance de l'imprimé. Car comment l'imaginer, à l'heure de l'Internet ?

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

Rédigé par Philippe NOVIANT

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